03 — IA / Discernement
Plus nous aurons de données, plus nous aurons besoin de discernement.
Humain + Technologie.

Il y a encore quelques années, une grande partie de notre travail consistait à chercher l'information.
Aujourd'hui, le problème commence presque à s'inverser.
L'information est partout.
Nous pouvons comparer des centaines de profils, accéder à des milliers de données, analyser un marché, mesurer certaines caractéristiques d'une personnalité ou interroger une intelligence artificielle sur pratiquement n'importe quel sujet.
En quelques secondes.
Je trouve cette évolution fascinante.
Et je ne crois pas que nous ayons encore réellement mesuré ce qu'elle changera dans notre manière de travailler.
Mais elle fait apparaître un paradoxe qui m'intéresse beaucoup.
Avoir davantage d'informations ne signifie pas nécessairement prendre de meilleures décisions.
Prenons quelque chose de très simple.
Vous devez recruter quelqu'un.
Vous disposez de son CV. De son profil LinkedIn. De références. Des notes prises pendant plusieurs entretiens. Peut-être d'un assessment.
Vous pouvez comparer son expérience avec celle d'autres candidats, analyser son parcours avec une IA et obtenir en quelques secondes une synthèse de ses forces ou de ses éventuels points de vigilance.
Nous n'avons probablement jamais disposé d'autant d'éléments pour évaluer une personne.
Et pourtant, à un moment donné, quelqu'un devra décider.
Est-ce la bonne personne ?
Pas la meilleure sur un tableau.
Pas celle qui coche le plus de critères.
La bonne personne, ici, maintenant, dans cet environnement précis.
Et aucune quantité de données ne fait complètement disparaître cette question.
Parce qu'une donnée n'existe jamais vraiment seule.
Elle prend son sens dans un contexte.
Une personnalité très affirmée peut être exactement ce dont une organisation a besoin à un moment de transformation.
La même personnalité peut créer des difficultés ailleurs.
Une succession rapide de postes peut être interprétée comme un manque de stabilité.
Ou raconter une capacité remarquable à saisir des opportunités.
Un score d'assessment peut attirer notre attention sur un comportement.
Il ne nous dit pas automatiquement pourquoi il existe, ni comment il s'exprimera dans une situation réelle.
Même une donnée parfaitement exacte peut donc conduire à une mauvaise conclusion si nous lui posons la mauvaise question.
C'est probablement là que commence le discernement.
L'intelligence artificielle rend cette question encore plus intéressante.
Je l'utilise beaucoup.
Et plus je l'utilise, moins j'ai envie de l'opposer à l'humain.
Je trouve même cette opposition assez stérile.
La question n'est probablement plus de savoir si nous devons utiliser l'IA.
Nous l'utiliserons.
Elle sera meilleure demain qu'elle ne l'est aujourd'hui. Elle nous fera gagner du temps, nous permettra d'explorer davantage de pistes et nous aidera certainement à identifier des choses que nous n'aurions pas vues seuls.
Tant mieux.
Mais il existe une différence importante entre obtenir une réponse et comprendre ce qu'elle vaut.
Une réponse peut être parfaitement formulée et pourtant manquer quelque chose.
Elle peut confirmer une intuition qui était mauvaise dès le départ.
Elle peut donner beaucoup de poids à une information simplement parce qu'elle est mesurable.
Elle peut aussi nous donner une impression de certitude là où il devrait encore y avoir une question.
Et cette dernière possibilité me semble particulièrement intéressante.
Nous avons toujours aimé les certitudes.
Elles rassurent.
Un chiffre semble plus solide qu'une impression.
Un score plus objectif qu'une conversation.
Une recommandation algorithmique plus rationnelle qu'une intuition.
Mais l'humain est rarement aussi simple.
Et surtout, objectiver une décision ne signifie pas nécessairement supprimer toute subjectivité.
Cela signifie peut-être plutôt savoir où elle se trouve.
Pourquoi cette information influence-t-elle autant mon jugement ?
Est-ce un fait ou mon interprétation de ce fait ?
Pourquoi ai-je immédiatement préféré ce profil ?
Est-ce que l'outil confirme mon analyse ou suis-je simplement en train de chercher dans ses résultats ce que j'espérais y trouver ?
Ce sont des questions moins confortables.
Elles sont pourtant essentielles.
Le discernement n'est pas l'intuition.
Ou en tout cas, pas seulement.
C'est peut-être justement la capacité à faire travailler ensemble ce que nous savons et ce que nous ne savons pas encore.
Les données. L'expérience. Le contexte. L'intuition. Le doute aussi.
Puis accepter qu'à la fin, il faille prendre une décision avec un niveau d'information qui ne sera jamais parfait.
Cela vaut pour un recrutement.
Mais également pour une promotion, un investissement, un changement d'organisation ou une décision de carrière.
Nous pouvons améliorer la qualité des informations disponibles.
Nous ne pourrons probablement jamais externaliser complètement la responsabilité de choisir.
Et c'est peut-être ce que la technologie va paradoxalement rendre plus précieux.
Pendant longtemps, la valeur appartenait en partie à celui qui détenait l'information.
Aujourd'hui, cette information devient beaucoup plus accessible.
Demain, nous aurons probablement tous accès à des outils capables d'analyser plus vite que nous, de mémoriser davantage et de détecter certaines corrélations que nous aurions été incapables d'identifier.
La différence se déplacera alors peut-être ailleurs.
Dans notre capacité à poser une bonne question.
À comprendre le contexte dans lequel une réponse a été produite.
À distinguer ce qui est important de ce qui est simplement disponible.
À reconnaître quand nous ne savons pas.
Et finalement, à assumer la décision.
Je ne pense donc pas que l'avenir oppose l'humain à la technologie.
Je crois beaucoup plus à leur complémentarité.
La technologie peut nous permettre de voir davantage.
Elle peut certainement nous permettre de comprendre davantage.
Mais entre comprendre et décider, il restera encore un espace.
Un espace fait d'expérience, de contexte, de responsabilité et parfois de doute.
C'est probablement là que le discernement commence.
Continuer la lecture

